La célébration de Thuram, la chanson de Gloria Gaynor, la queue de cheval de Petit, la voix de Thierry Roland, le doublé de Zizou… 20 ans plus tard, ceux qui l’on vécu n’ont toujours pas oublié cette Coupe du monde 98. Mais qu’en reste-il aujourd’hui chez les 22 joueurs français ? Rédacteur en chef adjoint en charge du service des Nouvelles Écritures chez L’Équipe, Rémy Fière a interrogé les champions du monde 98 pour un hors-série dont il nous livre les coulisses avant sa sortie en kiosques jeudi.

 

Combien d’entretiens as-tu réalisés pour ce hors-série de L’Équipe ?

Moi j’en ai fait dix-neuf et trois ont été faits par des collègues. Celui de Dugarry a été réalisé par Frédérique Galametz qui le connaissait bien à l’époque, celui de Zidane par le directeur de rédaction Jérôme Cazadieu à Madrid puis Patrick Vieira par Vincent Duluc, puisqu’il était au Canada pour aller voir Rémi Garde et il en a profité pour aller à New York.

 

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Quel joueur a été le plus dur à convaincre ?

Thierry Henry. Il a toujours ses agents à Londres et on m’avait dit que ça allait être compliqué, qu’ils ne répondent pas. On a envoyé des messages en décembre et ils ne m’ont jamais répondu. Une fois que j’ai eu la certitude d’avoir les 21 autres, j’ai donc envoyé un dernier message en désespoir de cause, en disant “voilà, c’est dommage, il manque juste Thierry”. Là, ça a sans doute été le déclic. Et ce qui est assez marrant c’est qu’ils m’envoyaient des réponses lapidaires par textos, assez froides, sans dire bonjour, puis au bout d’un moment ils me disent que Thierry est finalement d’accord. Ouf de soulagement mais bon, ce n’était pas fini (rires).

 

Il y a eu d’autres complications ?

Il a été d’accord pour faire l’entretien au téléphone. C’est le seul qu’on a interviewé de cette manière mais il était très sympa, bon esprit. On demandait un entretien classique, une photo pour le magazine puis éventuellement une captation vidéo pour L’Equipe Explore. Beaucoup nous ont dit non pour la vidéo, comme Thierry Henry, en raison de contrats avec des chaînes télé. Puis je reçois un message de ses agents il y a 10 jours : “Thierry sera à Paris à telle adresse soyez-là à 13h30″. On arrive et en fait au rez-de-chaussée, il y avait une sorte de studio loué par une boîte chinoise partenaire de la Fédé de foot et Thierry Henry devait faire une émission en direct en Chine. Il est arrivé avec 3/4 d’heure de retard déjà donc les 40 Chinois se demandaient ce qu’il faisait (rires). L’émission a été raccourcie, on a installé notre drap pour la photo dehors sous un porche parce qu’il n’y avait pas de place dans le studio. Il est arrivé avec son agent et ça a duré 14 secondes on a calculé (rires). On a fait 6 photos puis il est rentré dans son van aux vitres fumées.

 

Ça avait l’air d’être plutôt froid…

Oui mais une fois qu’il est parti, il m’a quand même rappelé en s’excusant, en me disant “désolé mais depuis ce matin on court derrière le temps, on nous a donné des mauvaises adresses”. Ce qui était plutôt sympa parce que sinon ça laissait une drôle d’impression.

 

 

Barthez est persuadé qu’il y a eu 3-1 lors de la finale”

Comment est née cette idée à L’Équipe ?

Il y a eu plein de réunions qui ont commencé il y a un an. Le stress était surtout dans le fait de les avoir tous. Tous les mois je faisais des calculs avec ceux à qui j’avais parlé ou pas (rires), ceux qui répondaient pas ou mettaient du temps comme Blanc ou Barthez… Une fois qu’on a établi le contact et qu’ils disent oui, ce sont des gens fiables donc tu savais que c’était bon.

 

Avec Fabien Barthez ça a été compliqué aussi ?

J’avais son numéro donc je lui envoyais des messages régulièrement, plutôt gentils mais il me répondait jamais. Et un jour, il vient déjeuner à L’Équipe avec Lizarazu, au moment où il avait fait un documentaire sur ses nouvelles activités de pilote. Je m’incruste au déjeuner, je lui explique, et il me dit… “ok, je veux bien le faire, mais envoie-moi un SMS”. Je ne dis pas que je lui en ai envoyé 10 et plus tard je lui en envoie un du coup. Pas de nouvelles encore… J’en renvoie encore après, en essayant de pas être trop lourd et un samedi je vois marquer Fabien Barthez sur mon téléphone. Je me dis génial, je décroche et là il m’engueule : “Tu commences à me faire chier avec tes messages, j’ai pas que ça a foutre, je t’ai dit que je le ferai donc je le ferai”. J’en étais presque à m’excuser (rires), c’était assez bizarre. Finalement il m’a rappelé et il me dit “tu peux être demain à Toulouse ?”. Et l’entretien s’est très bien passé.

 

Il est revenu sur son fameux tampon sur Ronaldo pendant la finale ?

Il nous a dit qu’il n’avait pas trop de souvenirs de ça mais qu’il avait déjà fait ça en réserve du TFC contre Sète et qu’il avait cassé la mâchoire d’un gars (rires). Autre chose marrante, il est encore persuadé qu’il y a eu 3-1 lors de la finale parce qu’il a fait une sortie ratée qui a failli faire but. J’aime bien Barthez.

 

 

 

Pirès nous a dit “venez à la maison””

Parmi les 19 entretiens, tu as une autre anecdote surprenante ?

Avec Lama aussi. Je l’appelle et il me dit “tu sais je suis très sollicité, donc je propose aux journalistes de venir me voir en Guyane et puis je regarde qui descend de l’avion ou pas” (rires). Là-bas il a été adorable, c’est celui avec lequel on a passé le plus de temps. Il m’a aussi parlé de son rapport à l’herbe : “S’il fallait que je t’en parle, faudrait que j’écrive un livre… j’en appellerai à Bob Marley…” (rires).

 

Tu as eu des rencontres dans des endroits improbables ?

Non mais parfois je ne sais pas s’ils comprenaient vraiment le dispositif. Pires nous a donné rendez-vous dans un resto italien de son quartier à Londres mais hyper petit, donc impossible de faire une photo. Donc très gentiment, il nous a dit “venez à la maison”. Trezeguet, il nous a aussi donné rendez-vous sur une vieille place de Turin, dans un ancien appartement tout juste refait, très beau. Pour la photo, on accrochait un drap bleu avec du gaffeur sauf que là, en le retirant, on a enlevé une grande partie du mur (rires). L’assistante était un peu affolée, on s’est excusé et on l’a rassurée en disant qu’on allait faire entrer en jeu les assurances. On avait l’impression d’être des sales gosses venus mettre le bazar (rires).

 

Ceux qui sont aujourd’hui consultants ou ont encore des activités dans le foot sont-ils un peu sortis de la langue de bois ?

C’est vrai que ceux qui sont encore dans le foot ont malgré tout un discours un peu formaté ou rodé comme Deschamps par exemple. Même pour parler d’il y a 20 ans, il a fait très attention. Blanc est un peu dans ce cas aussi.

 

Certains en ont au contraire profité pour régler des comptes ou réécrire un peu l’histoire ?

Ils lâchent tous des petites choses personnelles mais ce que j’ai constaté, c’est qu’ils n’arrivent pas ou ne veulent pas trop parler des autres. Dès qu’on les questions sur des possibles tensions, ils disent oui mais ils les minimisent. Lama, j’aurais bien aimé qu’il me dise “oui je me suis fait chier, j’ai pas joué une minute”, ce qu’on peut très bien imaginer. Mais il ne dit pas ça, il t’explique pourquoi il a refusé de jouer. Après, c’est sûrement le temps qui a passé qui fait qu’ils se sont assagis ou qu’ils ont réfléchi. Leur discours est toujours sympa, pas un n’a taclé quelqu’un. On dirait qu’il y a une sorte d’écriture un peu officielle de ce qu’il s’est passé, comme dans nos livres d’histoire quand on était enfant, parce que c’était tellement beau…

 

Qu’est-ce qui t’a le plus frappé dans leur discours ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est qu’il y a une sorte de fossé entre ce que nous on a vécu en tant que spectateur et ce que eux ont fait. Est-ce que c’est la modestie feinte, je ne pense pas, mais quand tu leur en parles, ils ont tous l’impression d’avoir fait un boulot normal, d’avoir gagné leurs matchs simplement. Ce qui est assez drôle. Quand tu parles à Blanc de son but contre le Paraguay, à Thuram de son doublé : ils disent que ça fait partie du job, qu’ils n’y pensent pas tous les jours, alors que dans la mémoire collective, ça reste quelque chose de dingue. Même chose pour leurs gestes, comme la célébration de Thuram, devenue presque iconique.

 

 

L'”orgasme” de Boghossian

Aimé Jacquet, vous avez quand même tenté de lui parler ?

Oui et il a dit non. J’aurais bien aimé qu’il accepte d’en parler, même s’il ne pardonne pas. On aurait pu penser qu’après 20 ans, le regard n’est plus le même, les hommes ont aussi changé à L’Équipe… Mais il a refusé.

 

Le joueur qui t’a le plus surpris ?

Il y en a plusieurs mais je dirais peut-être Boghossian qui parle du rôle de remplaçant et décrit le moment où il voit son nom sur la composition d’équipe comme une “sorte d’orgasme”. Djorkaeff et son rapport au gardien de but, c’était aussi intéressant. Notamment quand il refuse de tirer le penalty contre l’Italie face à Pagliuca, son coéquipier à l’Inter. Parce qu’à l’époque, ils faisaient des concours de penaltys après les entraînements avec Ronaldo. À la fin, Pagliuca arrêtait quasiment tous ses penaltys, il avait une emprise psychologique sur lui donc il va voir Jacquet pour lui dire qu’il ne peut pas tirer parce qu’il sent qu’il va l’arrêter.

Le hors-série de L'Equipe pour les 20 ans de France 98

Le hors-série de L’Equipe pour les 20 ans de France 98

 

Parmi les joueurs moins médiatiques, Stéphane Guivarc’h a-t-il digéré d’avoir été la tête de Turc pour ses ratés lors de la finale ?

Non, je ne pense pas. Il est hanté par ça. Il est dans le monde amateur aujourd’hui en Bretagne. Tout le monde se moque de lui parce qu’il est commercial en piscine. Il pourrait ne pas le faire mais il aime bien le contact humain. Il m’a dit : “je ne vends pas des rouleaux de PQ, les piscines ce n’est pas pareil, les gens sont contents”. Il apprécie quand même de parler de la Coupe du monde même si parfois ça l’agace que les gens ne comprennent pas toujours qu’il avait un autre rôle que marquer, il épuisait aussi les défenseurs.

 

Quelqu’un comme Lionel Charbonnier a bien vécu d’être dans l’ombre ?

Il est excellent, il parle très bien du rôle de 3e gardien et du rapport entre Lama et Barthez. À un moment, il nous raconte qu’il doit choisir entre les deux, de se rapprocher de Lama ou de Barthez car il y avait un peu de tensions entre eux. Et il choisit Barthez, parce qu’il n’a aucune raison de rester proche de Lama. Il raconte aussi qu’il comprend Ruffier qui refuse aujourd’hui d’être 3e mais que lui a accepté ça. Parmi les mecs de l’ombre, il y a aussi Vincent Candela qui est très drôle. Il nous dit notamment qu’il était le joueur le plus technique, juste derrière Zidane (rires). J’avais pas ce souvenir-là mais il était sérieux. Et il revient aussi sur I Will Survive, et comment c’est né à l’entraînement pendant des toros.

 

Certains ont demandé à relire ?

Le seul c’est Thuram mais c’est simplement par rapport à sa fondation. Et Deschamps m’a quand même précisé “je ne demande pas à relire”.