Malgré des adieux à sa maison RMC et à la sélection guinéenne ces six derniers mois, Luis Fernandez, 57 ans, a toujours faim de foot. Insoumis, tchatcheur, toujours passionné et utopiste, l’ex-figure du PSG version Canal, désormais consultant sur beIN Sports, nous a donné rendez-vous dans son QG du 17e arrondissement parisien pour parler (fort) des chapitres clés de sa vie mais aussi de son avenir. Et il paye même l’addition.

 

Bonjour Luis ! Alors, pourquoi on ne vous entend plus sur RMC depuis la rentrée ?

J’ai arrêté parce que j’ai un contrat avec beIN Sports. Pour continuer, il aurait fallu que je quitte la chaîne pour SFR Sport, qui appartient au groupe Drahi, propriétaire de RMC. Ils voulaient que je continue la radio le week-end et j’avais un lien privilégié avec ce média. Mais bon, ça va me permettre de mieux me préparer si je dois revenir sur un banc.

 

On a discuté avec Thomas Lintz (Transfermarkt), responsable du site préféré des experts mercato

Après 13 années au micro de RMC, qu’est-ce qui vous manque le plus ?

Le contact avec les auditeurs, parce qu’on avait une relation particulière. Le foot, c’est populaire. Et le problème, c’est qu’il y a trop de philosophes maintenant, trop de gens qui ont fait de la méchanceté un fond de commerce. Ça, ça ne m’intéresse pas.

 

Bon, heureusement, il reste beIN Sports. Vous avez déjà pensé à commenter un match avec Omar da Fonseca ?

Non, Omar, laisse-le tranquille ! (rires) Déjà avec lui, ses expressions… tu mets les miennes à coté, on ne peut plus suivre. Mais Omar, c’est quelqu’un de facile, d’adorable. Tu ne peux pas avoir de problème avec lui.

 

 

Dupraz et le « cul propre »

Sur RMC, ça balance toujours sans aucun filtre. Vous avez déjà regretté être allé trop loin à l’antenne ?

Non, mais il y en a un qui m’a attaqué, c’est monsieur Dupraz. Il est dans un registre particulier, d’accord. Comme il était sur Canal+, son ennemi c’était forcément beIN. Il essayait de monter les uns contre les autres. Mais ça ne m’a pas touché, ce n’était pas Platini ou Zidane ! La seule chose que je sais, c’est qu’il ne gagnera jamais ce que j’ai gagné et que moi, j’ai un avantage. Car avoir le cul propre, c’est hyper important. J’espère que pour lui ce sera la même. Il s’est déchainé, il a réussi à maintenir Toulouse, c’est bien. Mais le foot, c’est un long parcours…

 

En attendant, vous avez envie de revenir sur un banc, mais pas en France.

Oui. Entraîner, je n’en ai pas perdu la foi et l’envie. J’ai mes défauts mais je suis encore le seul entraîneur français à avoir gagné une Coupe d’Europe ! En France, on n’a pas de reconnaissance. Mais vu que j’ai des origines espagnoles, peut-être qu’ils veulent me mettre sur le côté… Je suis toujours Français, on ne m’a pas enlevé la nationalité. Et j’ai un avantage, je n’ai pas de dossiers, il y a eu un procès au PSG et je n’ai pas été cité à la barre.

 

La Belgique, c’était du concret ?

Oui, j’étais dans la short-list. On était en contact. Ça m’a fait plaisir qu’ils pensent à moi, qu’ils se rappellent de mon parcours. Ils ont pris une autre décision et ça se respecte. Mais si j’ai une autre opportunité, je ne la laisserai pas passer. Je regarde, t’inquiète pas ! Il y a la Chine qui peut m’aller, ou le championnat anglais.

 

 

« Edinson est venu manger à la maison »

En parlant choix de carrière, vous racontez dans votre livre, Luis (Ed. Hugo et cie), le rôle joué par votre épouse Audrey au moment de l’appel de l’Athletic Bilbao. À quel point a-t-elle était déterminante ?

Elle a toujours été importante, pour garder un certain équilibre. Quand on est marié et qu’on doit quitter la France pour Bilbao, ce n’est pas simple donc ta femme te conseille forcément. Une carrière, c’est faire des choix de vie. Il y en a beaucoup qui se séparent à cause de ça ! Et même si ma femme n’aime pas trop le monde du foot, elle a toujours été impliquée et déterminante dans mes choix.

 

Luis Fernandez et sa femme Audrey aux Tuileries

Luis Fernandez en plein kif avec sa femme Audrey aux Tuileries – Coadic Guirec/Bestimage

 

Des années plus tard, elle a également dû valider le départ au Qatar. Vous racontez dans Luis que vous retrouviez chaque soir Marcel Desailly. Mais qu’est ce qu’on fait le soir à Doha ?

On discute à l’hôtel ! Au Qatar, la qualité de vie est exceptionnelle mais l’ambiance manquait alors que moi, j’ai besoin que ça vibre.

 

On peut également lire que vous avez invité un joueur chez vous pour le retenir de partir du PSG : Georges Weah. Est-ce que c’est arrivé avec d’autres joueurs ?

C’est vrai que j’ai toujours privilégié une approche psychologique avec les joueurs, pour les protéger. Un entraîneur a des sentiments. Quand Jürgen Klopp dit qu’il va manger chez ses joueurs, je suis favorable à ça, même s’il faut faire attention au regard des autres à ce niveau. Pour revenir à Weah, j’ai tout fait pour le retenir et quand j’ai vu sa saison, je me suis dit que je ne m’étais pas trompé en appliquant cette méthode.

 

Et quand on dîne chez les Fernandez, c’est Luis qui cuisine ?

Non, jamais ! (rires) C’est toujours ma femme. Edinson (Cavani) est venu manger à la maison un jour aussi. Ce milieu-là est tellement ingrat et dur que je m’attache beaucoup à certains joueurs. J’ai des défauts mais au niveau des relations humaines, je pense m’être rarement trompé.

 

À ce niveau et sur le plan sportif, vous avez pourtant subi pas mal de critiques lors du passage de Ronaldinho au PSG.

Ronnie, faut arrêter de dire que je l’ai mis sur le banc. Quand il arrive avec Luis, il a 19 ans et j’en ai fait un champion du monde. T’as déjà entendu Ronnie dire du mal de Luis Fernandez ? Non, jamais, parce qu’il sait très bien que je l’ai aidé et accompagné. Il ne l’oublie pas. Il y en a d’autres qui bavent, mais… Par exemple, Paul Le Guen critique Unai Emery sur le turnover. Mais un soir, dans J+1, Julien Cazarre lui a montré qu’un jour, il avait mis Gallardo, Pauleta etc. sur le banc. Il a raison ! Moi, je ne peux pas critiquer les winners, il faut être objectif. Ce monde de consultant, je l’aime donc sans trop l’aimer.

 

Luis Fernandez et Ronnie au PSG

Luis Fernandez et Ronnie au PSG – Archives Bestimage

 

Au moment des critiques dont vous faisiez l’objet sur la gestion du cas Ronnie, vous écrivez que vos enfants ont également été touchés. Vous avez déjà songé abandonner pour eux ?

Forcément, nos enfants sont toujours confrontés à des discussions foot à l’école. Et le pire, ce ne sont pas leurs camarades mais souvent les autres parents. Mes enfants ont subi ça. Nos proches lisent, entendent les critiques et sont affectés. C’est dur à vivre, mais il faut l’accepter. Heureusement, j’ai du caractère et même s’il y a des gens plus intelligents que moi pour répondre parfois, je l’ai toujours fait avec éthique.

 

 

« J’habite dans le 17e, ça ne m’empêche pas d’aller dans les quartiers »

Dans le livre, on découvre un Luis super engagé, vous défendez le foot « d’en bas », les rejetés de la société… À tel point qu’on se demande si vous avez déjà pensé à soutenir une personnalité politique.

Non. Mais c’est vrai que je suis engagé. Et à la Fédération, quand tu commences à élever la voix, ça les dérange. Mais j’ai une certaine légitimité, même si je n’ai pas le bon vocabulaire… Bref, ça ne m’a pas empêché de réussir. Mais pourquoi les losers ont souvent plus leur place que les winners, ceux qui savent gagner des titres ?

 

En tant qu’immigré, quel regard portez-vous sur une période où l’immigration est plus que jamais vécue comme une menace, où des communautés sont stigmatisées ?

Je n’ai aucun problème avec les différentes communautés. Je suis fier de le dire. J’habite dans le 17e, ça ne m’empêche pas d’aller à Chantilly, dans les quartiers, d’aller voir les jeunes.

 

Tarifa, où vous êtes né en Espagne, ou les Minguettes, votre quartier d’enfance, vous y retournez ?

J’y étais pendant les vacances. Mes enfants, ils adorent Tarifa. Je retourne toujours aux Minguettes, dans la banlieue lyonnaise. Ce n’est pas parce que je suis à Paris que je les ai oubliés. Ce n’est pas clinquant mais j’aime ces endroits-là. C’est là où les gens t’aiment, les vrais.

 

 

La famille, Cruyff et les bucherons

Vous dites avoir eu une enfance modeste, où l’on avait la valeur de l’argent. Vos enfants ne sont pas nés dans le même milieu, comment réussit-on à leur inculquer ces mêmes valeurs ?

Ils connaissent mon discours. J’aide beaucoup d’associations par exemple. Je ne le dis pas souvent mais c’est dans ma nature. Quand tu deviens un personnage connu, ça fait toujours plaisir d’aider. Je prends ma voiture, je fais 50 kilomètres, ce n’est pas un problème, pas la peine de me payer l’essence. Je le fais parce que je trouve ça normal. Mes enfants, ils m’ont souvent vu parler avec tout le monde… Je n’ai aucune barrière. Je veux qu’on soit tous heureux. Malheureusement, la vie n’est plus aussi facile, la peur de l’autre est là.

 

Johan (prénom de son fils aîné), c’est en hommage à Cruyff bien sûr ?

Pour mon beau-père Joseph, pour mon père Juan. Et enfin pour mon idole, Cruyff, dont j’avais éliminé le Barça en 1995. J’étais un peu triste pour lui mais ça me faisait plaisir. Surtout qu’on les avait battus en jouant !

 

Dans votre livre, vous égratignez un peu Jean-Claude Suaudeau et Christian Gourcuff, deux coachs qui partagent pourtant, comme vous, l’amour du jeu offensif… Pourquoi ça n’a jamais collé entre vous ?

Ce n’est pas que ça ne passait pas mais avec Suaudeau, il y avait la rivalité PSG/Nantes. Il y a des entraîneurs qui aiment bien envoyer leurs adjoints. C’était un grand coach mais il faut rester humble. Et tu as des coaches un peu faux, qui se cachent. Un jour, Gourcuff, que j’apprécie, avait comparé mon PSG à des bucherons. Je lui avais répondu : “Dans ton ordinateur, tu devrais mettre plus de bucherons, comme ça tu gagneras”. Il faut toujours respecter l’adversaire et partager ses idées. Cruyff, tu lisais un papier dans la presse, il t’expliquait tout.

 

Luis avec son fils Johan au Parc des Princes

Luis avec son fils Johan au Parc des Princes – BestImage

 

« J’ai envie de créer le ‘Conseil Luis’ »

Vous dîtes être prêt à être adjoint chez les Bleus, si jamais Zidane ou Vieira arrivent sur le banc. C’est quelque chose dont vous avez concrètement déjà parlé avec eux ?

Non. Ce n’est pas un appel mais j’aimerais accompagner l’équipe, observer les adversaires ou détecter des jeunes. Micoud, Vieira, Ducroq, Anelka, Domi… j’en ai repérés, quand même ! Et c’est vrai que ça pourrait le faire avec Didier (Deschamps), Zizou, avec qui je m’entends très bien, ou Patrick… Ça peut se faire dans les mois ou les années à venir.

 

Vous regrettez toujours qu’on ne fasse pas assez appel aux anciens ?

Oui. En France, on a un problème avec l’histoire. Il faudrait pourtant leur donner du travail. À la DTN (Direction Technique Nationale), tu prends 10 coaches, ils ont soit une proximité avec le président, soit ils ont travaillé à Guingamp (où Noël Le Graët, le boss de la FFF, a été maire et président de club). Et ça, le copinage, je n’y arrive pas. Pourtant, je l’aime bien Le Graët, c’est un grand monsieur… Pour avoir des places lors de l’Euro, il a fallu batailler ! Le seul qui nous a envoyé une lettre, c’est monsieur Philippe Lambert (président de la société organisatrice de l’Euro 2016). Bravo, monsieur Lambert !

 

Il y a les anciens mais il y les jeunes aussi. Vous n’aviez pas des projets pour eux ?

Avant d’être entraîneur, j’y pensais déjà, j’avais envie de créer « La Maison du foot ». Dans le nord, dans le sud… Pour que les jeunes soient accompagnés tout au long de leur parcours, même à l’étranger. On y trouverait des avocats, des psys, d’anciens joueurs… Si j’avais créé ça, ce « super-agent », j’en aurais emmerdé plus d’un ! Aujourd’hui, j’ai envie de créer le Conseil Luis, maintenant que j’ai plus de temps.

 

Pour finir, quelle était votre causerie la plus mémorable ?

Moi, il n’y en a pas une en particulier, il y en a eu tellement ! Mais quand j’étais joueur, j’aimais bien les causeries de Michel Hidalgo, c’était clair et précis. C’est pas ce qui te faisait monter aux arbres, mais bon…

 

Luis Fernandez au Stade de France pour la Coupe de France

Luis a toujours un oeil sur le terrain – Dominique Jacovides/Bestimage