Umtiti, Digne et Mathieu ne sont pas les seuls Français à squatter le Camp Nou. En tribune de presse, l’un des titulaires en place depuis 2008 s’appelle François David, correspondant entre autres pour Le Parisien à Barcelone quand il ne commente pas des matchs de Ligue 1 pour beIN Sports Espagne. À quelques heures du choc entre le PSG et le club espagnol, le journaliste nous raconte le Barça côté médias et son parcours, de Paris en Catalogne.

 

Salut François ! Merci de nous accorder un peu de temps, tu dois enchaîner les plateaux avant PSG-Barça.

Ouais, je suis un peu schizophrène parce que je parle du PSG ici en Espagne et du Barça en France. Hier soir j’étais sur Barça TV par exemple. Ça parle Catalan mais je comprends un peu maintenant. Et ce soir je serai dans un bar pour le voir, je vais parler de l’ambiance sur place pour Le Parisien de demain. C’est sympa à faire. Je préfère ça qu’être en direct, me faire maquiller… En tout cas il y a beaucoup d’attente. Le match passe en clair à la télé ce soir.

 

On a rencontré Mehdi, le mec qui régale les joueurs du PSG

Est-ce qu’on est vraiment inquiet à Barcelone ? Thiago Silva vient de se blesser en plus…

Ils savent qu’Emery connaît parfaitement le Barça et qu’à chaque fois ça a été dur. Après, ce sera plus simple sans Thiago Silva au PSG, c’est sûr. Ici, ils ne connaissent pas Kimpembe. Je leur en ai parlé un peu, je leur ai dit qu’il avait déjà joué des matchs mais pas trop compliqués comme contre le FC Nantes. Le problème c’est que face à lui ce soir, ce ne sera plus Sala mais la MSN. Pour moi, c’est incompréhensible que le PSG ne puisse pas avoir 4 défenseurs centraux de haut niveau. Le Barça ils ont, l’Atlético et le Real aussi… Il faut anticiper quand t’es un grand club. Surtout quand tu sais que David Luiz n’est pas content et qu’il y a un risque qu’il parte.

 

Comment tu es devenu correspondant à Barcelone ?

J’ai commencé au journal But ! en 2001, à Paris. Jusqu’au 30 décembre 2007. Pour le journal, j’ai suivi plusieurs clubs comme Nantes, Saint-Etienne, Lens ou le PSG. Puis il a été racheté par Sporever et j’ai connu Jacques-Henri Eyraud, co-fondateur du groupe et désormais président de l’OM. Ce n’est pas un ami parce que c’était mon patron mais je m’entendais bien avec lui. On s´est parlés depuis sa prise de fonction à Marseille et je le vois super préparé. Ensuite, j’ai profité d’une clause de conscience pour partir à Barcelone. J’avais le choix entre Barcelone et Madrid mais à l’époque c’était plus intéressant d’aller en Catalogne où il y avait Ronaldinho, Henry, Abidal… Puis je ne supportais plus d’aller au Parc pour voir des joueurs comme Amara Diané ou Sammy Traoré. J’ai connu l’explosion du foot espagnol donc j’ai eu du nez (rires).

 

 

Le seul léger souci a concerné Thierry Henry”

Tu as écrit un gros (et très bon) papier sur Luis Suarez ce week-end pour L’Équipe Mag. Est-ce qu’un club comme le Barça peut demander un droit de regard par exemple ?

Non. Ça peut arriver qu’un joueur demande une relecture avant parution, ce qui me paraît normal. Mais le mec assume généralement ce qu’il dit.

 

Thierry Henry rejoint le FC Barcelone en juin 2007

Thierry Henry rejoint le FC Barcelone en juin 2007 – Bestimage

 

T’es l’un des journalistes les plus actifs sur Twitter, où tu t’es inscrit en 2010. En quoi ça a changé ta façon de travailler ?

Ouais mais pour mon premier tweet, je donne une info basket et en espagnol en plus (rires). Je crois que j’e n’ai pas utilisé Twitter pendant 2/3 ans et je me suis rendu compte que c’était super parce que je pouvais intéragir avec des gens, donc pour les journalistes c’est génial. Ça m’a permis de comprendre le fonctionnement de certains supporters aussi.

 

T’as déjà été embêté pour un tweet ou un article ?

Non mais une fois avec Thierry Henry, fin 2008 je crois, à l’époque du Barça. Je vais le voir seul en zone mixte, enfin on devait être 4/5. Je n’avais pas mon dictaphone, j’écrivais à la main. Il me disait qu’il fallait voir pour la suite de la saison car il n’était pas super content. Mais ça ne lui avait pas plu, il avait dit que c’était faux. Enfin, rien de grave, j’ai appris après qu’il fallait toujours avoir un dictaphone pour avoir la preuve, même si j’écris pas de conneries hein, c’est pas mon genre (rires). C’est le seul léger souci. Après, on a pu se parler et il n’y avait pas de problème.

 

Parlons de beIN Sports Espagne. Comment tu t’es retrouvé à la télé ?

C’était à la Coupe du monde 2014. Je connaissais 2/3 personnes à BeIN Sports, enfin, c’était Gol TV à l’époque. Ils avaient récupéré les droits du Mondial et il leur fallait un commentateur français pour commenter l’équipe de France. Ça s’est très bien passé, on a bien rigolé. beIN Sports a racheté Gol TV, ils avaient les droits de la L1 donc j’ai commencé. Il y a deux autres commentateurs, Joan Valls et Alain Valnegri. Super ambiance entre nous.

 

Pour les téléspectateurs français qui ne peuvent pas te voir sur beIN Espagne, comment définirais comment ton style ? Plutôt Margotton ou Da Fonseca ?

C’est compliqué de parler de soi mais j’essaye d’apporter quelque chose que les Espagnols ne comprennent pas. L’histoire de chaque club, un tout petit peu de tactique – je ne veux pas soûler les gens. J’insiste sur les joueurs qu’ils ne connaissent pas et qui seront sûrement en Angleterre ou en Espagne dans un an ou deux. J’essaye aussi de leur montrer la prononciation des noms. Parce que pour eux, Caen par exemple c’est “Caène”, Nantes c’est “Nantèsse” (rires).

 

Est-ce que c’est pas dur de vendre certaines affiches à des mecs habitués à voir un jeu plus technique en Liga ?

Cette année ça va parce qu’il y a des stars comme Balotelli. Le PSG, Monaco, qui en plus jouent le Barça et City, ils connaissent aussi, il y a également l’OL avec Lacazette, Valbuena, Depay… Quand tu parles de Guingamp, tu parles de Drogba, d’Astérix (rires). Je bosse deux heures avant chaque match. Et les retours sont très bons. Les gens regardent, les audiences sont plutôt pas mal. Il y a même des directeurs sportifs qui m’appellent et regardent les matchs. C’est ce que je préfère en tout cas, commenter des matchs en espagnol.

 

Tu peux nous dire les directeurs sportifs qui t’ont appelé ?

Non je ne peux pas (rires). Mais ils demandent la vidéo de tel ou tel match, comment est le joueur en dehors du terrain, ce genre de choses.

 

Donc tu restes sur beIN Sports Espagne l’année prochaine ? Pas de retour en France prévu, même pour parler de la Liga ?

Bien sûr, je ne reviendrai pas en France pour travailler. J’y ferais quoi ? Couvrir la Liga depuis Barcelone, c’est encore plus intéressant. Omar Da Fonseca parle déjà de la Liga très bien, Benjamin Da Silva aussi. Ils n’ont pas besoin de moi. La France me manque plus au niveau personnel mais ça va, je reviens chaque mois.

 

Quel joueur de L1 a le plus surpris les téléspectateurs espagnols ?

Seri je pense. C’est le joueur le plus élégant. Il a vraiment le style espagnol, à une touche de balle ou deux. Il fais partie des gens intéressants. Les Espagnols ont suivi Nice dès le départ, grâce à Balotelli. Il faut souvent un joueur star pour les accrocher. Ils aiment beaucoup Monaco aussi, parce qu’il y a des sud-américains.

 

Ici, on peut te reprocher de ne pas prendre parti”

En Espagne, t’es un peu l’anti-Fred Hermel. Tu comprends ce type de journalisme qui se rapproche plus du supporterisme ?

Oui, Fred’ il a choisi une posture. Moi je ne suis pas spécialement plus pour le Barça ou le Real, c’est plutôt Villarreal mon équipe. Ils bossent super bien et en plus ils sont en jaune comme Nantes, mon club de coeur (rires). Mais Fred passe à la télé dans El Chiringuito (un talk-show entre analyses des matchs et embrouilles théâtrales façon pièce de boulevard, NDLR). Moi, je ne me vois pas du tout faire ça. Chacun sa personnalité, lui est peut-être plus extraverti. D’ailleurs c’est une star en Espagne ! Les gens le reconnaissent dans la rue. Moi je n’ai pas envie de me faire embêter si je vais à Madrid. Puis ce serait faire une opposition entre Français en Espagne et je ne cherche pas du tout ça. Je fais ma vie, je commente des matchs de foot, je donne deux-trois infos à des directeurs sportifs ou des coachs.

 

Ça se ressent dans ton travail, alors qu’en Espagne, beaucoup de journalistes représentent un camp ou une équipe.

Exactement. C’est ce qui m’a le plus marqué ici. En France, c’est assez mal vu d’être supporter d’un club et de se lever quand t’es en tribunes de presse. Ici, ça se fait et on peut carrément te reprocher de ne pas prendre le parti d’une équipe. Les gens, ils me disent « attends mais t’es pour le Barça ou pas toi ? ». Je leur dis « non non je suis pas forcément pour le Barça ». J’apprécie le club et je peux regarder un match entier en me focalisant sur Messi, Suarez ou Benzema, mais je ne vais pas me lever pour célébrer un but d’Iniesta. J’essaye de reste objectif, je n’ai pas de haine contre un club en particulier. Ce serait renier la culture d’un club qui a plus d’histoire que moi.

 

 

On ne risque donc pas de te voir t’embrouiller avec Fred Hermel et Tomas Roncero dans El Chiringuito alors ?

Non mais c’est marrant, je regarde de temps en temps. C’est de la comédie mais c’est aussi des analyses. Il y a un agent qui bosse pour Bahia, qui a des joueurs comme Pedro ou Fernando Torres (Peton, NDLR). C’est bien de tout voir et de tout connaître. Je regarde aussi bien El Pais que ça.

 

De quoi les médias français devraient s’inspirer en Espagne ?

Dur à dire mais il y a une vraie évolution positive depuis un an ou deux en France. On parle beaucoup plus de jeu, alors qu’avant je trouvais que c’était limité là-dessus. L’apport des techniciens étrangers, Bielsa, Leonardo, Ancelotti, a été fondamental pour le foot français. Je trouve qu’ils s’améliorent et ce n’est pas un hasard si le trio de tête en L1 est coaché par des étrangers. Nantes a levé la tête depuis que Conceicao a repris l´équipe… L’évolution du foot et des médias va vraiment dans le bon sens.

 

On brocarde souvent le corporatisme français, les coachs qui deviennent consultants et attendent tranquillement de retrouver un poste… L’Espagne en souffre-t-elle également ?

C’est plus attaché aux clubs qu’aux personnes. Donc beaucoup moins. Il y a avait Zubizarreta en Espagne en consultant et il était pas mal. Là j’ai hâte de voir avec l’OM ça va être passionnant mais dur pour lui et Jacques-Henri (Eyraud). C’est un mec très intelligent. D’ailleurs c’est drôle, il a le même discours face à la presse qu’il recevait dans notre bureau pour nous dire oui ou non à une augmentation. Il n’a pas changé.

 

 

Samuel Umtiti fait très attention à ce qu’il dit”

Quand on est un média étranger, est-que c’est pas plus dur d’avoir un mot des joueurs ou au contraire ils se lâchent plus ?

Ça dépend. Tu vois, Suarez il parle tout le temps. En Espagne, les mecs ont plus d’éducation et de facilités à parler en tout cas. Moins de réticence par rapport aux médias. Les clubs communiquent mieux aussi. Quand le Barça arrive à Paris à l’aéroport, ils font bien l’effort qu’on puisse voir les fans français pour les caméras à la sortie du bus. Alors que le PSG, c’est verrouillé, c’est une grosse erreur de com’. C’est là que tu vois la différence entre un grand club déjà prêt, depuis des années, et un grand club comme le PSG qui a beaucoup de choses à apprendre.

 

Quels rapports tu as avec les Français du Barça ?

J’en avais plus avant. Avec Eric Abidal, on mangeait ensemble par exemple, même si quand il était nul, je lui disais aussi (rires). C’était un très bon client. Jérémy Mathieu est lunaire et n’aime pas trop parler aux médias mais c’est un très gentil garçon. Lucas Digne parle beaucoup, il sait s’exprimer, il est à l’aise. On sent que c’est le rêve de sa vie qu’il est en train de vivre. Quant à Umtiti, il fait très très très attention à ce qu’il dit. Il a bien appris et cache certaines choses. Ce n’est pas super intéressant du coup. Il est souriant, c’est un super joueur, mais ce n’est pas la spontanéité de Suarez. Après, chacun son truc. Déjà il parle, il dit deux, trois mots donc c’est sympa. Ca fait un lien avec la France et ça il a bien compris. Griezmann s’en sort un peu mieux au niveau du jeu médiatique. Tant qu’il est bon sur le terrain, ça passera.

 

Luis Enrique est connu pour ne pas être très fan des journalistes. Ses conférences de presses ont-elles toujours du sens ?

Moi je le trouve marrant, je ne déteste pas. Si tu lis entre les lignes, tu comprends son discours. Je préfère sa manière à lui que celle de Laurent Blanc. Il n’y a pas de mépris chez lui. Il dit « vous faites chier », mais il est plus direct. L’autre te disait « vous n’y connaissez rien ». C’est insupportable. Après c’est sûr que ce n’est pas Guardiola. Là, je n’en loupais aucune, ça durait 2h. Il t’expliquait tout. Pourquoi il recrutait untel et pas un autre, pourquoi lui jouait à ce poste-là ou pas… Une leçon.

 

Sinon, concernant Lionel Messi, c’est aussi verrouillé qu’on le dit ?

Oui, il ne recherche pas, il n’en pas besoin. Je le compare toujours à Michael Jordan. Ce n’était pas toujours le MVP à la fin de la saison, mais tout le monde savait que c’était le meilleur. Mais quand il est arrivé, il était très disponible, on se parlait quand il avait 19 ou 20 ans. Il y avait 6/7 journalistes et maintenant, il y en a 60. Je déteste faire ça mais un pote m’avait demandé un maillot dédicacé et il m’en avait signé un ou deux. À l’époque de Rijkaard, c’était bien plus ouvert. Ça paraît fou mais on pouvait même les accompagner aux vestiaires. Puis Guardiola est arrivé et il a tout verrouillé. Maintenant faut passer par une armée d’attachés de presse et conseillers coms qui connaissent moins le foot que toi. Au Real Madrid c’est pire, tu dois laisser une empreinte digitale en entrant à Valdebebas (le centre d´entraînement) !

 

Un pronostic pour ce soir ?

Je vois le Barça marquer. Minimum un. J’aimerais bien qu’il y ait du suspens. Qu’on puisse s’attendre à un très grand match retour. S’il y a 3-0 pour le Barça, ça a beaucoup moins d’intérêt pour tout le monde. Un 2-2, ce serait pas mal, je signe pour ça.

 

E.R.